Son corps était couvert d’aiguilles. L’acupuncture était sa dernière chance. Elle sortit de la dernière séance pleine d’espoir. Le soir même, une cigarette entre les doigts, elle souffla la fumée. Il lui faudrait trouver autre chose, hélas.
Touchée par une amnésie antérograde, elle avait trouvé un moyen mnémotechnique pour ne rien oublier : elle se tatouait sur la peau les faits marquants de sa vie. Mais, ne trouvant jamais rien de suffisamment pertinent, sa peau restait immaculée.
Comment ai-je raté le tournant ? J’avais tant de rêves, tant d’ambition : un travail stimulant, une maison avec un jardin créole, voyager souvent. Aujourd’hui, je suis enfermé dans un travail alimentaire, coincé dans un appartement exigu, au cœur d’une ville sombre et torturée. Il est temps de reprendre ma vie en main.
Elle fixait sa page, désespérément vierge. Elle conjura le sort de l’inspirer, en vain. Alors, elle sortit dîner. Seule, observant les clients, les mots vinrent enfin. Comme toujours. Mais cette habitude commençait à lui coûter.
Elle était enfermée depuis plusieurs heures dans cette cage de métal. Aucune communication n’était possible. Elle était déconnectée du monde. Dans quelques heures, ils arriveraient à destination. Elle appréhendait le retour à la civilisation. Elle se relaxa et profita des dernières heures de tranquillité.
Cette année, je vais essayer de :
Bien me comporter pour le Carnaval,
Jeûner pendant le Carême,
Chasser des crabes à Pâques,
Naviguer autour des Yoles,
Sauter et danser à la Bacchanal,
Travailler un peu en septembre,
Et chanter des cantiques à Noël.
Elle fixait les écrans d’affichage de l’aéroport. Son vol était annulé.
Qu’importe. Ce n’était qu’un contretemps.
Les destinations défilaient sans fin : New York, Tokyo, Rio. Partout, sauf ici.
Elle était décidée à partir, à tout recommencer, peu importe où.
Elle regardait le cercueil descendre. Sous la dentelle noire, aucune larme : ni joie, ni peine. La justice devait être rendue, et la liste était encore longue.
Elle avait toujours trouvé une solution à tout. Forte, intrépide. Mais face à la maladie, elle se sentit désarmée. Elle s’était battue, en vain. Alors, plutôt que d’attendre, elle choisit de vivre : un dernier tour du monde, les yeux grands ouverts.
La descente fut lente et douloureuse. Chaque action l’enfonçait un peu plus. Elle crut sombrer dans la folie. Mais une lueur, fragile et lointaine, l’incita à persévérer. Alors, pas à pas, elle entreprit la longue et éprouvante remontée, déterminée à reprendre les rênes de sa vie.
Elle parlait peu, convaincue que ses mots n’avaient aucune valeur. Mais le soir, elle noircissait des pages. Un jour, elle publia ses écrits et prit conscience de son talent latent, tant ses mots touchaient ses lecteurs.
Elle avait tout expliqué, mais personne n’écoutait. Lassée de répéter en vain, elle choisit le silence. Désormais, elle ignorerait les questions comme on avait ignoré ses réponses.
On leur a demandé de faire un vœu. Tous s’exécutèrent sauf elle. Elle ne croyait pas en la chance. Elle ne jurait que par le travail. Elle savait ce qu’elle voulait et savait ce qu’elle devait faire pour y arriver.
Toute sa vie, le système l’avait oppressée. Désormais, recluse avec le strict minimum, elle goûtait enfin à la libération. Chaque matin, dans le calme retrouvé, elle savait qu’elle avait eu raison.
Elle possédait beaucoup, mais se sentait prisonnière de son mode de vie. Alors, elle ne garda que ce qui tenait dans un sac à dos. Libérée, elle adopta un nouvel état d’esprit : celui de pouvoir repartir à zéro, à tout moment.
Carton en main, elle sortit de l’immeuble, licenciée. Lynch lui revenait en tête : « Gardez un œil sur le donut, pas sur le trou. » Alors elle sourit. Enfin, elle pouvait créer ce qu’elle repoussait toujours, par peur.
Ils avaient visité des dizaines de maisons, sans s’imaginer vivre dans aucune. Finalement, ils décidèrent de construire la leur : un lieu pour bâtir leur avenir, un lieu pour fonder leur famille, un endroit qu’ils pourraient enfin appeler maison.
— La richesse se mesure à la liberté.
L’intelligence, à l’imagination.
La sagesse, au silence.
— Et l’amour ?
— Au sacrifice. Celui de son ego.
« Je suis intelligente, sage, amoureuse… mais je ne suis définitivement pas libre », pensa-t-elle.
Il n’y avait rien de plus agaçant que quelque chose d’inachevé. Tout commençait par une idée, mais c’était la fin qui comptait. Pourtant, elle ne terminait jamais ses histoires. Alors, elle se concentra sur les microfictions, qu’elle était sûre de finir.
Sa vie était réglée comme du papier à musique : une routine sans accroc, mais sans éclat. Lassée de cette existence monochrome, elle décida de faire de chaque jour une aventure. Et peu à peu, sa vie s’illumina.
Elle avait programmé sa vie : discipline de fer, objectifs précis, vision claire. Mais les imprévus et les échecs bouleversèrent son système. Elle comprit alors : l’important n’est pas l’objectif, mais la capacité à ajuster les paramètres.
Elle était trempée. Sous cette pluie battante, un parapluie n’aurait de toute façon été d’aucune utilité.
Elle n’y voyait rien à 2 mètres pourtant elle se sentait à l’abri enfin. Elle savait ce qu’elle devait faire.
Elle avait consacré toute se vie à la poursuite de ses rêves. Un objectif : travailler dur pour profiter plus tard.
Mais le plus tard ne vint jamais et tout ce temps elle avait oublié de vivre.
Ses soirées étaient bien réglées : écriture pour s’exercer, lecture pour s’évader, méditation pour se détendre. Mais Netflix l’emportait. Par KO, chaque soir.
Perdue dans ses pensées, elle fixait la toile immaculée, fascinée par sa pureté. Puis, soudain, elle leva son pinceau. D’un geste sûr, elle projeta l’encre. Les éclaboussures brisèrent la perfection blanche, marquant le début de son œuvre.
« Comment faire ? » « Vais-je y arriver ? » Elle se noyait sous ses questions et procrastinait. Puis, elle réalisa qu’elle n’avait plus le luxe d’attendre les bonnes réponses. Alors, elle mit fin à ses doutes et décida d’agir. Maintenant.
Elle avait pris l’habitude de noter ses résolutions. Comme toujours, elle n’en avait tenu aucune, et l’année passée ne faisait pas exception. Alors, elle décida de n’avoir aucune attente cette fois. Soulagée, elle sourit : l’année promettait d’être bonne.
Elle avait choisi ce lieu idyllique pour refaire sa vie et oublier son passé. Mais le sable blanc, l’eau turquoise et le calme l’agressaient. Très vite, elle retourna dans sa ville sombre et terne, où les gratte-ciels déchiraient le ciel. Là-bas, le bruit incessant l’apaisait.
Elle n’aimait pas l’appartement dans lequel elle vivait.
Elle n’aimait pas le travail qu’elle faisait.
Elle était en couple avec un homme qu’elle n’aimait plus.
Elle décida d’arrêter de se plaindre et de prendre sa vie en main.
Elle avait cessé de se regarder dans les miroirs, oubliant jusqu’à son visage. Seules ses mains, jadis douces, témoignaient du temps : elles étaient maintenant toutes plissées.
Elle avait trouvé le secret contre l’anxiété. À chaque fois qu’elle se sentait stressée, elle ouvrait un livre et plongeait dans un autre monde, parfois fantastique, parfois effrayant, mais jamais ennuyeux. Pendant un moment, elle oubliait tout, se relaxait. Requinquée, elle était prête à affronter la vie à nouveau.
Obsédée par le regard des autres, elle vivait sa vie en pointillés. Puis, elle réalisa que chacun était déjà trop occupé par sa propre existence. Ce fut un déclic : elle décida de vivre pour elle, et pour elle seule.