Eva se réveilla tôt. Le ciel était encore couvert, mais la pluie avait enfin cessé après deux jours. Elle s’étira. Elle descendit à la cuisine, pressa un citron dans un verre d’eau tiède, et alla s’asseoir sur la terrasse. La villa était lumineuse, avec de grandes baies vitrées qui s’ouvraient sur une piscine bordée de palmiers. Elle attrapa son téléphone et tapota un message à David :
— Dîner chez moi ce soir, 20 h ?
— Super, j’amène le vin. Bisous.
Un léger sourire aux lèvres, elle enfila son jogging et sortit pour courir.
Elle aperçut la voiture. Elle l’avait déjà repérée la veille. Un homme seul était au volant, immobile.
Eva emprunta son chemin habituel, un sentier aménagé qui longeait la côte. Les flaques laissées par la pluie rendaient le sol glissant. Elle passa devant un muret couvert de mousse, contourna une maison abandonnée, puis accéléra en approchant de la petite plage où elle aimait terminer ses courses.
Sur le chemin du retour, la voiture était toujours là, garée au même endroit. Cette fois, elle ralentit légèrement et enfonça sa casquette sur son visage. Son cœur battait un peu plus vite. En passant à côté du véhicule, elle sentit son regard peser sur elle. Pendant une fraction de seconde, leurs yeux se croisèrent. Il avait une cicatrice qui lui barrait l’œil gauche. Elle le reconnut aussitôt. Cette cicatrice, elle ne l’avait pas oubliée. Malgré sa surprise, elle ne laissa rien transparaître. Elle continua sa course, son allure inchangée, et se dirigea vers sa maison.
Elle rentra chez elle en vitesse, refermant la porte d’un geste sec. Accroupie, dos contre la porte, elle prit quelques secondes pour rassembler ses pensées. Comment avait-il réussi à la retrouver ? Elle balaya rapidement la question : ce n’était pas le moment. Elle devait agir, et vite.
Elle se releva d’un bond et se dirigea vers le bureau. Là, elle ouvrit un placard dissimulé derrière une étagère. Elle en tira une boîte métallique grise, la posa sur le bureau et l’ouvrit. À l’intérieur : quelques liasses d’argent, plusieurs passeports, et des armes soigneusement rangées. Elle s’empara d’un pistolet équipé d’un silencieux, vérifia rapidement son chargeur, puis remit le reste à sa place.
Sans perdre une seconde, Eva sortit par la porte arrière et contourna la maison.
Eva s’approcha discrètement de la voiture, vérifiant d’un coup d’œil rapide qu’ils étaient seuls. Elle ouvrit la portière côté passager et monta sans un mot, le pistolet déjà pointé sur le conducteur. Il n’eut pas le temps de réagir. Ses mains figées sur le volant, il la regarda, hébété.
— Alex, t’es toujours aussi négligeant, lança-t-elle. Garde bien tes mains sur le volant et démarre.
Il esquissa un sourire nerveux.
— Salut Eva. T’as bronzé, dis donc. Qu'est ce que tu fais içi ?
— La ferme.
Elle le détailla un instant, son arme toujours braquée sur lui. Il avait pris du poids, et la barbe qu’il s’était laissée pousser le vieillissait. Il avait paru affolé un bref instant, mais son sang-froid revenait déjà. Alex était maintenant calme, presque insensible. Sur ce point, il n’avait pas changé. Elle ne pouvait pas l’expliquer, mais elle ne l’avait jamais apprécié. Lui non plus.
Ils roulèrent en silence. Après plusieurs kilomètres, Eva lui ordonna de s’arrêter.
— Garde tes mains visibles et avance.
— À quoi tu joues ? demanda-t-il, sans tourner la tête.
Elle resta derrière lui, l’arme pointée sur son dos. Le sentier, détrempé par les pluies récentes, s’enfonçait dans une forêt dense. La route boueuse était déserte. Parfait.
— Stop. Ici, dit-elle d’un ton sec.
Ils s’étaient suffisamment éloignés.
— Eva, qu’est-ce qu’on fait là ?
Elle ne répondit pas. Elle releva légèrement l’arme et la braqua sur sa tête.
— Tu fais une grave erreur, attends…
Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Le coup partit, étouffé, presque imperceptible dans le calme de la forêt.
Son corps s’effondra et disparut dans le vide, emporté par le ravin en contrebas. Eva resta immobile une seconde. Puis, sans un regard en arrière, elle fit demi-tour.
De retour chez elle, Eva resta longtemps sous la douche. L’eau chaude lui fit du bien. L’adrénaline était retombée, laissant un vide. Elle prit le temps de réfléchir. Les idées s’ordonnaient lentement dans sa tête. Elle devait retrouver Éric. C’était évident. Elle avait cru pouvoir effacer son ancienne vie, la laisser derrière elle. Pendant cinq ans, elle s’était convaincue qu’elle était en sécurité sur cette île. Une illusion. Tant qu’il serait en vie, elle ne serait jamais tranquille.
Elle s’assit sur le bord du lit, le téléphone à la main. Elle composa le numéro de David.
— On va devoir annuler notre dîner de ce soir, dit-elle d’une voix calme. Estelle vient de m’appeler. Sa mère est décédée. Je vais la soutenir et l’aider dans ses démarches.
— Oh mince, répondit-il, surpris. Pas de problème. Transmets-lui mes condoléances. Tiens-moi au courant.
— Ok, je t’aime.
— Je t’aime.
Elle raccrocha et laissa le téléphone tomber sur le lit. Le mensonge était fluide. Une habitude bien ancrée.
Elle prit l’avion l’après-midi même.
Enfoncée dans son siège, Eva repensa à son arrivée sur l’île, cinq ans plus tôt. Une décision impulsive. Tout quitter, disparaître. Saint-Martin lui avait semblé parfait pour ça.
Elle avait rencontré David dans un petit restaurant au bord de la plage où elle dînait souvent seule. Lui aussi y avait ses habitudes. Bel homme, avec une assurance naturelle, il avait tout de suite attiré son attention. Ils avaient vite sympathisé. Sa manière de parler, son sourire, l’avaient immédiatement charmée. Quand il lui avait demandé ce qu’elle faisait, elle avait improvisé : trader dans une grande banque, reconvertie à son compte. Il n’avait pas posé de questions. David était paysagiste. Une routine s’était installée entre eux. Il ignorait tout de son passé.
Dans l’avion, elle appréhendait déjà le retour. Elle allait retrouver la vie qu’elle avait tenté d’oublier.
Elle ferma les yeux et inspira profondément. Encore quelques heures de tranquillité avant de replonger.
L’avion atterrit sous un ciel chargé de nuages gris. À travers le hublot, la ville apparaissait peu à peu. Les gratte-ciels déchiraient le ciel sombre.
Elle attendit que la nuit tombe avant de se glisser dans l’appartement. La serrure céda sans résistance. La sécurité était minimale. Éric ne s’était jamais senti en danger.
Elle inspecta rapidement les lieux. Des documents éparpillés sur la table, un verre à moitié rempli sur le comptoir. Pas de signe qu’il vivait avec quelqu’un. L’appartement était silencieux. Elle s’installa dans un fauteuil du séjour, dissimulée par l’obscurité.
Les heures passèrent, le silence seulement troublé par les bruits de la rue. Enfin, la porte s’ouvrit. Éric entra, jetant ses clés sur la table du séjour. Il ne la remarqua pas tout de suite. Il tâtonna pour trouver l’interrupteur et alluma la lumière. Lorsqu’il la vit, il sursauta, reculant d’un pas.
— Eva ? Qu’est-ce que tu fais là ?
— Salut Éric. Surpris de me voir ? T’as envoyé Alex ? Je suis rouillée, mais Alex, soyons sérieux.
Éric resta figé, les mains légèrement levées.
— De quoi tu parles ?
— Assieds-toi. Et mets bien tes mains en évidence.
Elle pointa son pistolet sur lui. Éric obtempéra, lentement, tout en gardant ses yeux fixés sur elle.
— Écoute, Eva, parlons calmement. Je ne comprends pas ce qu’il se passe.
— Ben, c’est pas compliqué : t’as essayé de me tuer et t’as échoué. C’était pas notre deal quand je suis partie. Tu devais me laisser tranquille. Mais non, t’as pas pu t’en empêcher.
— Quoi ? Je ne comprends rien à ce que tu racontes. Je n’ai jamais essayé de te tuer ! Où est Alex ?
— Alex est mort.
Il cligna des yeux, pris de court.
— Alex est mort ? Qui l’a tué ?
— Arrête ce petit jeu, Éric. C’est ridicule. T’es juste en train de m’énerver encore plus et, crois-moi, là, je suis à bout. Je vais te poser des questions, et tu vas y répondre. Si je n’aime pas la réponse, je te colle une balle entre les deux yeux. C’est clair ?
— Oui.
— Comment tu m’as retrouvée ?
— Je ne t’ai pas retrouvée, je ne t’ai même jamais cherchée. Je ne sais pas où tu vis, Eva. C’est la première fois que j’entends parler de toi depuis cinq ans.
— Pourquoi Alex en avait après moi ?
— J’en sais rien. Alex avait un contrat à Saint-Martin. Peut-être que quelqu’un d’autre l’a engagé pour te tuer, mais ce n’était pas moi.
— Un contrat ? Montre le moi.
Éric se leva doucement, les mains bien visibles, et se dirigea vers son bureau. Eva le suivit, l’arme toujours pointée sur lui. Elle l’observait attentivement.
Éric était un homme ordinaire, portant des lunettes. Un peu gringalet, avec une allure qui le faisait toujours paraître malade. Ce n’était pas son physique qui inspirait le respect, mais sa capacité à manipuler les situations à son avantage.
Il ouvrit un tiroir, en sortit une enveloppe et la lui tendit sans un mot. Elle l’ouvrit. À l’intérieur, une adresse, un nom et une photo. Son cœur se serra. Elle ferma les yeux. Elle comprit. Elle n’était pas la cible d’Alex. Elle ne l’avait jamais été. L’homme sur la photo était son voisin. Alex ne surveillait pas sa maison, mais celle de l’autre côté de la rue, à quelques mètres. C’était pour cela qu’il ne l’avait pas vue venir. Alex était mauvais, certes, mais pas à ce point.
— J’ai tué Alex, murmura-t-elle. Je pensais qu’il était là pour moi. L’homme sur la photo habite juste en face de chez moi.
— Merde, lâcha Éric, la voix tremblante.
Le silence s’étira. Il reprit finalement la parole.
— Tu dois reprendre le contrat, dit-il d’un ton résigné. Je suis désolé, Eva. Sinon, ils me tueront.
— Qui ça ?
— La pègre d’ici. Je leur dois beaucoup d’argent. Ils effaceront ma dette si le contrat est rempli.
Elle le fixa, impassible.
— Sauf si je te tue.
Son regard se troubla.
— Quoi ? Non, Eva ! Tu ne peux pas faire ça. Je ne t’ai jamais trahie. Je t’ai aidée à partir. Tu le sais. S’il te plaît, réfléchis. Fais ce dernier coup et reprends ta vie.
Elle resta silencieuse. Elle pesait le pour et le contre. Si elle le tuait, ils trouveraient quelqu’un d’autre pour s’occuper de son voisin. Personne ne la soupçonnerait. Ce serait fini.
Comme s’il avait deviné ses pensées, Éric reprit :
— Je ne peux pas envoyer quelqu’un d’autre. Je n’en ai pas les moyens. Je te le demanderais pas si j’avais une autre solution. Je suis coincé.
Évidemment. Il ne savait pas gérer son argent. Sitôt reçu, sitôt dépensé : soirées, voyages, paris. Cela l’avait toujours mené à des situations impossibles.
Elle leva l’arme et la pointa sur sa tête.
— Eva, non. Je t’en supplie, murmura-t-il, presque inaudible.
Elle n’arrivait pas à appuyer sur la détente.
Il l’avait sortie de la rue. Ensuite, elle n’avait travaillé que pour lui. Avec le temps, la confiance s’était installée. Et maintenant, elle se surprenait à vouloir le protéger. Il représentait un lien qu’elle n’arrivait pas à couper.
Lentement, elle abaissa l’arme et la remit dans son holster. Sans un mot, elle se détourna et se dirigea vers la porte.
— Je vais finir le contrat, dit-elle d’une voix glaciale en se retournant une dernière fois. Mais après ça, je ne veux plus jamais entendre parler de toi. Compris ?
— Compris, répondit-il, presque soulagé. Merci, Eva.
Elle ouvrit la porte et sortit sans un regard en arrière.
Le lendemain, Eva était de retour à Saint-Martin.
Sa nouvelle cible s’appelait Eddie. Ils se saluaient quand ils se croisaient dans le quartier, sans jamais échanger davantage. Il avait une femme et deux petites filles. Avant, elle ne se serait jamais arrêtée sur ces détails. Les cibles étaient des noms, des visages, rien de plus. Elle s’efforça de garder cet état d’esprit. Elle ne s’était jamais posé de questions avant. Elle ne commencerait pas aujourd’hui.
Elle observait la rue depuis la fenêtre de sa chambre. Eddie était prévisible. Eva connaissait les habitudes de tous ses voisins, un réflexe instinctif. Il courait chaque samedi matin. Elle agirait à ce moment-là.
Elle s’allongea sur le lit, fixant le plafond. Elle repensa aux deux petites filles qu’elle allait priver de leur père. Elle chassa cette idée de sa tête. D’expérience, aucune cible n’était innocente. Des crapules mettaient à prix la tête d’autres crapules. Malgré tout, cette nuit-là, elle dormit à peine.
Le samedi suivant, comme à son habitude, Eddie sortit de chez lui et commença à courir. Eva l’attendait déjà, observant son départ depuis une rue voisine. Elle le suivit à bonne distance. Pas question d’attirer l’attention. Le sentier était déjà bien fréquenté par les premiers marcheurs et joggeurs qui profitaient de la fraîcheur matinale. Elle accéléra doucement, se rapprochant de lui jusqu’à être presque à son niveau.
À cet instant, elle tendit discrètement la main, l’aiguille dissimulée entre ses doigts. D’un geste rapide, elle la planta dans son bras avant de continuer sa course. Elle s’arrêta quelques mètres plus loin, feignant l’épuisement, les mains sur les genoux, reprenant son souffle. Eddie la dépassa sans se douter de rien.
Elle reprit sa course, à bonne distance, surveillant ses gestes. Quelques minutes plus tard, il ralentit. Puis vacilla. Et il finit par s’effondrer sur le bord du chemin.
Une femme s’approcha la première, alarmée.
— Monsieur, tout va bien ?
En quelques secondes, une petite foule se forma autour de lui. Une autre voix s’éleva :
— Appelez les pompiers !
Un homme fendit la foule.
— Je suis médecin. Laissez-moi passer.
Il s’agenouilla, vérifia son pouls, et entama un bouche-à-bouche. Eva, à l’écart, observait tout.
Les tentatives pour le réanimer s’éternisèrent. Après plusieurs efforts infructueux, le médecin secoua la tête.
— Il est mort.
Soulagée, Eva tourna les talons et s’éloigna du groupe.
De retour chez elle, son téléphone sonna. C’était David.
— Tu veux venir ce soir ? Je fais à dîner.
— Bien sûr, répondit-elle après une pause, tentant de paraître naturelle.
Le soir venu, ils partagèrent un repas. David lui raconta sa semaine avec son enthousiasme habituel. Mais elle ne l’écoutait qu’à moitié, absorbée par ses pensées.
— Tu ne parles pas beaucoup ce soir, ça va ? demanda-t-il, inquiet.
— Hein ? Non, tout va bien. Je suis juste fatiguée. Le décalage, mentit-elle.
Ils s’endormirent enlacés, comme tant de fois auparavant. Mais cette fois, ce serait la dernière.
Elle attendit qu’il sombre dans un sommeil profond avant de se dégager doucement de ses bras. Elle prit une feuille de papier et écrivit quelques mots : Je suis désolée. Elle posa le billet sur la table de chevet.
Elle resta là un instant à le regarder dormir. Puis, elle lui caressa la joue tendrement. Il bougea légèrement. Elle détourna le regard et finit par se relever.
Elle quitta la maison sans un bruit et retourna chez elle.
Elle fit sa valise rapidement. Éric savait désormais où elle vivait. Même après le contrat, David restait à portée de son ancienne vie. Elle avait été faible de croire qu’elle pouvait les garder séparés. Quand tout fut prêt, elle quitta la maison. Définitivement.
Assise dans la salle d’embarquement de l’aéroport, elle fixait les écrans d’affichage. Les destinations défilaient : elle inspira profondément. Il lui fallait choisir. Une nouvelle destination pour une nouvelle vie.