Elle regarda son agenda, vide de tout engagement.
« Rien n’est plus inutile que de faire ce qui n’aurait jamais dû être fait », pensa-t-elle avec satisfaction.
Elle excellait à éliminer l’inutile, réservant son temps à l’essentiel.
Elle avait un travail prestigieux, envié de tous. Mais à chaque sonnerie de téléphone, jour et nuit, elle devait répondre. Peu à peu, la sensation devint insoutenable : un collier invisible lui enserrait la gorge. Elle n’en pouvait plus.
Il y eut un remue-ménage maladroit à l’arrivée du chef. Elle les observait se démener pour lui faire une place. Elle, ne bougea pas. Elle trouvait ces courbettes ridicules, surtout face au mépris qu’il affichait envers eux tous.
Elle restait toujours silencieuse les cinq premières minutes, laissant les candidats parler. Son regard les sondait. La plupart vacillaient. Seuls l’intéressaient ceux qui ne baissaient pas les yeux.
Elle ne s’entourait que de gens talentueux. C’est pourquoi elle ne recrutait jamais de managers : ils manquaient de talent et, pire encore, ne reconnaissaient jamais celui des autres.
Elle les regardait le flatter servilement. Leurs courbettes lui semblaient risibles, surtout face à son mépris évident. Elle, en revanche, ne mâchait jamais ses mots quand elle s’adressait à lui.
Elle avait une méthode originale pour recruter ses collaborateurs : leur donner du pouvoir pour révéler leur vrai visage. Peu passaient l’épreuve, mais ceux qui restaient avaient toute sa confiance.
Des réunions avaient rythmées sa semaine. Il y’a avait même eu une réunion pour en préparer une autre. Cette semaine encore, elle n’avait avancer sur rien.
Elle proposa donc une réunion pour supprimer les réunions. Enfin, sa productivité augmenta.
Elle ouvrit les yeux. La pièce était petite, lugubre. Dehors, des éclats de voix, un téléphone qui sonnait. L’odeur de café froid l’incommodait. Quelqu’un entra. Encore des minutes perdues. Ce retour au bureau lui était insupportable. Ce soir, elle donnerait sa démission.
Équipe désunie, séminaire organisé, nul ne revint.
Après un nouvel affront, elle avait décidé : elle parlerait à son manager. Elle avait répété son discours, mot pour mot. Mais, arrivée au seuil de la porte, son courage la quitta. Elle tourna les talons, vaincue par ses propres peurs.
L’offre d’emploi précisait : télétravail autorisé. Elle s’imaginait déjà travailler de façon asynchrone depuis n’importe où dans le monde. Mais lorsque la RH lui expliqua qu’elle devait être disponible aux mêmes horaires et à 30 minutes du bureau, elle sut qu’elle passerait son tour.
Fatiguée d’être sans cesse dérangée, elle se cachait pour enfin travailler sans interruptions.
Leur interlocuteur en visio se plaignait de ne pas les comprendre correctement. Certains blâmaient le débit internet, d’autres la qualité sonore de la pièce. « Il faut juste arrêter de parler tous en même temps », dit quelqu’un. Au final, ce n’était qu’un problème d’éducation.
Une offre d’emploi attira son attention : « Lettre de motivation manuscrite ».
Elle ne prit pas la peine de lire le reste de l’offre. Elle savait de quel type de boite il s’agissait : une boite tournée vers le passé. Elle, vivait dans le présent